éducation, famille, inclusion, société

L’âgisme : la dictature de l’adulte ?

Personne n’est trop vieux pour apprendre, ni trop jeune pour enseigner.

  1. L’âgisme en question
  2. L’âgisme en pratique
  3. Les enfants dérangent qui et pourquoi ?
  4. Comment faire alors ?
  5. Et si on changeait de regard ?

1 – L’âgisme en question

Savez-vous ce que c’est ? Vous avez peut-être déjà entendu ce mot sans bien savoir de quoi il s’agissait. Et bien c’est simplement la discrimination de personnes en fonction de leur âge et des représentations qui leur sont attribuées. Sur Internet, vous trouverez pleins d’articles, de témoignages et de campagnes anti-âgisme envers les personnes âgées. Il est vrai que les représentations sur les personnes âgées ne sont pas toujours positives, et il semble normal de lutter contre celles-ci, voir de s’inspirer de peuples d’ailleurs qui valorisent le savoir, l’experience, ou la sagesse des personnes plus âgées. Cela ne veut pas dire que tout comportement agressif, violent ou irrespectueux doit être accepté sans mot dire, mais on peut faire l’effort d’essayer de comprendre et d’être parfois plus indulgent lorsque le corps et/ou l’esprit ne donne plus autant que ce qu’ils ont connus. Se sentir diminué peut générer beaucoup de frustrations et de déceptions, voir de découragement. Être un minimum compréhensif et patient ne peut faire de mal à personne. Nous avons tous des parents, et nous prenons de l’âge, alors faisons un effort pour plus tard…

Mais qu’en est-il de l’âgisme envers les jeunes ? Celui-ci vaut-il la peine d’en parler ? Moi je pense que oui, car certes les personnes les plus âgées d’entre nous ont à apporter à leurs congénères, mais les plus jeunes également, ne croyez-vous pas ? Les plus jeunes sont encore assez souvent qualifiés de manipulateurs, tyranniques, capricieux, égoïstes, exigeants, violents, bruyants, ou encore ignorants. Et je ne vais pas jusqu’aux adolescents qui sont taxés d’inconscients, voir idiots, feignants, et j’en passe. Tous ces qualificatifs négatifs sont des jugements portés par les adultes d’une société qui pensent détenir LA vision de comment devrait se comporter les enfants, de ce qu’ils devraient être : des minis adultes, mais en beaucoup mieux. Ils devraient savoir dès le plus jeune âge comment communiquer, exprimer leurs émotions sans déranger, attendre dans le calme, ne pas parler trop fort en société ou courir lorsqu’il y a danger, etc. Combien d’adultes sont capables de communication non violente lorsqu’ils sont en colère ? Combien sont capables de ressentir, reconnaitre et gérer leurs émotions ? Combien jurent dans leur voiture, voir insultent les autres conducteurs, lorsque l’attente est longue dans les bouchons ? Si c’est acceptable pour un adulte ça devrait l’être encore plus pour un enfant, non ?

2 – L’âgisme en pratique

J’ai découvert avec beaucoup d’étonnement qu’il existait des lieux interdits aux moins de 6 ans ou aux enfants en poussette, où il était possible d’écrire « les enfants qui crient ne seront pas tolérés » comme sur la porte d’un restaurant aux Etats-Unis (c’est carrément un mouvement outre-atlantique, le NoKidsAllowed qui a une page Facebook avec plus de 2000 abonnés…😵), que des agences de voyages faisaient ouvertement de la publicité pour des hôtels non accessibles aux moins de 16 ans (sans pour autant être échangistes ou nudistes, hein)… Je pensais qu’il n’était pas possible d’interdire des lieux à une certaine catégorie de personne, quel que soit son âge, ses croyances, son sexe, sa couleur de peau ou ses préférences sexuelles. Je pensais, peut-être naïvement, que les sociétés d’aujourd’hui tendaient vers plus de tolérance, d’ouverture d’esprit, moins de discrimination envers les différences en général.

Il est vrai que lorsque nous avons des enfants nous sommes déjà un peu « isolé » d’une partie de la population : il est difficile de sortir boire un verre ou manger au restaurant avec des jeunes enfants, faire des visites culturelles ou voir des spectacles si ceux-ci ne sont pas spécifiquement destinés aux enfants. On s’y fait, cela nous semble normal, puisque nous avons des enfants, nous devons aller dans des lieux faits pour eux : des aires de jeux, des restaurants rapides, des manifestations prévues pour les enfants (et les adultes qui les accompagnent accessoirement). Nous faisons le deuil momentanément, ou du moins levons le pied, sur les soirées avec des amis qui n’ont pas d’enfants, ou sur le verre en terrasse en plein après-midi. Mais c’est normal, nous avons des enfants, et certains lieux ne sont pas prévus pour eux. Ils risquent de déranger. Et avoir la sensation de déranger tout le temps, sentir les regards braqués et les jugements sous-jacents (elle ne sait pas tenir son enfant, il n’a aucune autorité, cet enfant est insupportable/capricieux/exigeant, etc) est fatiguant, donc autant l’éviter quand on le peut…

3 – Les enfants dérangent qui et pourquoi ?

C’est peut-être la première question à se poser : qui les enfants dérangent-ils ? Nous avons tous été des enfants et sans chercher trop loin dans nos souvenirs, aucun de nous n’aimait être rejeté. Peut-être que ces adultes ont oublié qu’ils ont été enfants (peut-être pas les plus aimables, ou simplement aimé, pour rejeter cette partie de la vie) ? Notre société serait faite pour et par qui alors ? Uniquement pour des adultes entre 30 et 45 ans ? Ni plus jeunes car trop fous, ni plus vieux car trop barbants ? Peut-être faudrait-il ne pas être trop coloré non plus pour ne pas être trop voyant, ou trop passionné parce que ça pourrait donner des idées. Les moins riches peuvent faire semblant le temps d’une sortie, il ne faudrait pas montrer de misère. Et les personnes handicapés ? Avant que tous les lieux soient adaptés, elles peuvent se retrouver dans les quelques lieux accessibles pour l’instant. Finalement, si ceux qui se ressemblent pouvaient rester entre eux, cela évitera de se retrouver en face de quelqu’un de différent : pas de questions gênantes, pas de bruits inconnus, pas de réactions innatendues, rien qui puisse surprendre ou montrer autre chose que ce que l’on connait. Pas de peur ou d’inconfort.

Je m’emporte un peu, mais pour en revenir spécifiquement aux enfants, qu’est-ce qui peut déranger les adultes dans leur comportement :

  • les crises (accompagnées de cris) : appelés encore trop souvent « caprices », ils sont juste l’expression d’un inconfort, d’un malaise, ou d’une frustration qu’ils sont incapables de gérer ou de mettre en mot, simplement car leur cerveau n’a pas encore atteint cette capacité (ils ne font pas cela pour « embêter » les adultes). Quand ils ont faim, ils le crient. Quand ils ont besoin d’être écouté, ils le crient. Quand ils vivent une frustration, ils le crient. Jusqu’à ce qu’ils apprennent à le dire (et non pas à le taire…)
  • la colère, la tristesse, la joie : ce sont des émotions naturelles que tout être humain est capable de ressentir (si si, je vous assure). Même adulte, certains sont en difficulté pour ne pas exploser, laisser couler des larmes ou partir en fou rire, même si le moment n’est pas toujours approprié. Les enfants vivent ces émotions de plein fouets, ils est logique qu’ils soient encore moins en capacité de réagir « raisonnablement »… C’est vrai que cela peut mettre mal à l’aise, mais à chacun de voir avec lui-même pourquoi les émotions d’un autre (qu’il soit enfant ou pas) lui fait cet effet là, non ?
  • les questions : ne sont finalement que de la curiosité ou de l’intérêt, dénuée de tout jugement. Les enfants découvrent et apprennent tous les jours, ils veulent comprendre et quand ils ont compris, ils testent leurs connaissances, de manière parfois destabilisante pour les adultes : « tu es vieille toi, tu vas bientôt mourir », ou « pourquoi le monsieur il n’a qu’un bras ? ». Vous voyez ce que je veux dire…

4 – Comment faire alors ?

Je ne prétends pas avoir la solution ou vous sortir des remèdes miracles pour « supporter » les enfants des autres là où vous voulez être tranquilles. Vous trouverez toujours des endroits où vous serez seuls, où personne ne viendra vous déranger. Vous aurez toujours des amis qui n’ont pas d’enfants avec qui vous pourrez sortir dans des lieux interdits aux mineurs, ne vous inquiétez pas. Il y a tout simplement des lieux qui n’intéressent pas les enfants et où vous avez peu de chances d’en croiser. Seulement, en journée et sur l’espace public, il est aussi possible de cotoyer des personnes de tous âges sans que cela ne soit insupportable (si si, je l’ai déjà vu !).

Par exemple en Espagne, lors de notre premier voyage à Séville, avec Naël 3 ans et Léon 1 an, nous avons découvert la joie de nous poser sur une terrasse boire un verre parmi les adultes. Comment, me direz-vous ? Et bien simplement parce que la place était aménagée de manière à ce que les enfants puissent jouer au centre, et les cafés ou restaurants avaient leurs terrasses tout autour. Si nous avions eu des amis là-bas, nous aurions même pu les inviter à boire un verre, ils auraient été contents ! Parce que en France, inviter des amis sans enfants au parc ça ne marche pas vraiment… Même nous, à surveiller nos enfants, on est amené à s’ennuyer parfois, alors on épargne nos amis ! En ce qui concerne les restaurants, on se refile entre parents les adresses des lieux « kids friendly » pour être sûr d’être bien accueilli avec nos marmots. Ou alors on va dans des cafétérias ou restaurants rapides parce que nous sommes sûrs d’être servis rapidement et d’avoir un espace pour les enfants. Côté gastronomique on repassera, mais le choix est limité… Ou alors :

  • on peut éviter le malaise, l’inconfort ou la frustration par une écoute, une attention, et un espace qui permet à l’enfant de se sentir à sa place, considéré, pris en compte (et non comme un fardeau qu’on doit traîner dehors…). Ce n’est pas « céder » que de lui faire une place, ce n’est pas faire de lui un roi ou un chef, mais simplement le prendre en compte pour qu’il vive le moment aussi bien que nous. Ce qui facilite la tranquilité des adultes !
  • on peut accueillir les émotions des enfants comme nous aurions aimé que les notres soient accueillies. L’empathie se travaille, mais déjà éviter de rabaisser un enfant qui est triste, de crier sur un enfant en colère, ou de disputer un enfant qui exprime sa joie. Essayez de lui expliquer que toute émotion est acceptable mais pas tout comportement, s’isoler avec lui le temps qu’il se recentre sur lui-même, l’écouter et lui rappeler les règles. Être disponible pour lui le temps qu’il retrouve son calme est en général suffisant pour passer la tempête.
  • on peut être hônnete avec les enfants : si la question nous gêne, nous met mal à l’aise (car parler de la mort ou du handicap peut être difficile, nous ramène à notre méconnaissance ou notre vécu) l’enfant est en mesure de l’entendre. Le disputer pour sa question ne fera que lui enlever toute curiosité et confiance en l’adulte. Instaurer des tabous a des conséquences bien pires que de dire la vérité, et passer le relai à quelqu’un d’autre (ami, instit, grands-parents) sur des sujets sensibles n’est pas une défaite ! Si on souhaite que lorsqu’ils deviennent adolescents, ils nous parlent ouvertement de leurs interrogations et leurs découvertes, l’effort en vaut la peine non ?
  • Et surtout, on peut épargner aux parents tout jugement ou commentaire qui ne serait pas constructif. Si on sent une personne en difficulté, proposer son aide peut déjà être une main tendue qui redonne confiance pour surmonter le moment. Eviter d’intervenir selon ses propres croyances auprès d’un enfant que l’on ne connait pas : ses réactions ne sont pas forcément le résultat d’un manque d’éducation auquel vous allez pallier en donnant votre avis… Si vous redoutez le bruit, sortez avec vos bouchons d’oreilles et vous verrez, tout ira pour le mieux !

5- Et si on changeait de regard ?

Et si c’était au tour des enfants de nous dicter les règles, imaginez un peu :

  • Interdit aux personnes qui ne sourient pas
  • Interdiction de regarder son téléphone plus de 5 mn
  • Obligation de répondre aux questions posées
  • Les personnes qui ignorent leurs émotions ne seront pas tolérées
  • Obligation de jouer (minimum 2h30mn par jour, pour l’équilibre émotionnel)
  • Ne pas rester assis plus de 15 minutes (risque de fourmis dans les jambes)

Je m’amuse à ça pour me représenter tout ce qu’on peut imposer aux enfants, sans qu’ils soient prêts ou aient envie de suivre ces règles. Notre rôle est bien de leur apprendre quelles sont les règles de la société dans laquelle ils vivent, mais surtout d’apprendre à respecter l’Autre et soi-même. Ce que nous faisons aujourd’hui dans notre société, et la représentation que nous avons des enfants, nous est propre et est le résultat d’une époque, ce n’est pas LA vérité et LA solution pour que notre société se porte mieux, car la discrimination et le rejet ne portent pas vraiment les notions de respect attendues… A travers les époques et les civilisations on peut trouver des inspirations et pratiques différentes et à mon sens plus respectueuses de chacun :

  • Déjà au 18ème siècle, Jean-Jacques ROUSSEAU parlait de l’enfant comme d’un être naturellement bon. Selon lui, il fallait bannir les pédagogies fondées sur la punition. Il faut laisser s’épanouir la nature de l’enfant et les aider à grandir selon leur personnalité.
  • Chez les amérindiens, les enfants sont très proches des anciens, qui leur enseignent ce qu’ils sont prêts à apprendre, après les avoir longuement observé dans leurs jeux. L’utilisation de la contrainte et de la punition est bannie car « tordent l’esprit des enfants », brise le courage et leur indépendance d’esprit. A l’inverse, les comportements de générosité, de courage, de droiture et de bonté sont encouragés.
  • Françoise DOLTO nous a ouvert les yeux sur le fait que l’enfant était avant tout une personne, et que le rôle de l’adulte était de l’accompagner à grandir. Isabelle FILLIOZAT et bien d’autres continuent de nous en apprendre sur le fonctionnement du cerveau d’un enfant, en s’appuyant sur les neurosciences (à l’image de Catherine GUEGUEN).
  • pour ne citer qu’un pays : la Suède a été le premier état à interdire les châtiments corporels (fessées et claques compris) en 1979, et il figure dans le top 10 des pays qui ont les enfants ET les adultes les plus heureux du monde (selon sondage ONU). Comme quoi le bonheur des un peut aussi faire le bonheur des autres 😉!

Mon militantisme ressort peut-être un peu plus que d’habitude dans cet article🙊, difficile de m’arrêter… Mais je finirai juste par dire que la sagesse est l’apanage de l’âge, alors n’attendons pas des plus jeunes d’entre nous qu’ils nous montrent la voie, et apprenons plutôt à vivre ensemble en partageant nos différences ! 💛

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